Meubles d’occasion: le parfum de la Fin

Je ne peux m’empêcher, lors de mes visites à un centre Emmaus faisant fonction de dépot-vente de meubles d’occasion, d’être touché par une sorte d’effet nostalgique. Non pas que je tombe en larmes devant telle ou telle armoire ou que mon coeur se pince à la vue d’une commode…Non, n’exagérons pas. C’est même assez furtif comme sentiment, mais c’est bien présent.

Tout d’abord , une odeur un peu âcre émane de ce local à meubles et saisit tout de suite. Ca sent comme dans certaines chambres d’hôtels où , même si l’hygiène est correcte, il « saute au nez » que des centaines (milliers? millions?) de personnes se sont succédées ici, y ont dormi, respiré, marché, toussé, vomi…Et bref, c’est toutes ses vies qu’on peut encore “renifler” sur ces meubles d’Emmaus. Pourtant, il n’y a pas trop de matelas ou sommier tapissier usagés par ici: plutôt des articles en bois, en métal, en verre. Mais, malgré tout, cette odeur un peu acide de literie ou moquette ayant bien servies. Étrange. Les meubles, pourtant assez propres, ont du apporter cela avec eux sous forme de poussières odorantes.
Et c’est justement cette odeur qui booste l’effet nostalgique: on peut ici littéralement sentir l’écoulement des vies. Par exemple, on sait qu’une partie des ex-propriétaires de meubles ici-présents sont des personnes décédées: on le voit à l’ancienneté de certaines pièces. On imagine aisément qu’une personne ait pu passer toute sa vie avec son armoire en chêne massif qu’on croirait sortie d’un château de Louis XVI. Et on voit, par la pensée ce que le miroir a pu voir: l’arrivée en 1940 de cette (déjà) vieille armoire qui vient de la maison du grand-pére chez ce couple de jeunes provinciaux. La jeune femme se faisant belle, s’habillant, se déshabillant. L’homme ajustant son costume le dimanche matin. Les rires, les pleurs, les disputes, les réconciliations. La vie qui passe. Ces personnes devenues âgées, et qui rechignent désormais à se regarder dans le miroir, et qui s’en moquent même. Puis, le décès de l’un et la mort de l’autre. Enfin, l’arrivée des compagnons d’Emmaus emportant cette belle armoire, direction le dépôt.
Voilà en quoi, pour moi un meuble d’occasion représente une fin de vie, même s’il en recommencera une nouvelle.
A coté de ces pièces de bois massif de bonne qualité et parfois centenaires, on trouve aussi du meuble plus éphémère, quasi jetable (mais pas tant que ça en fait, vu qu’il est là), style Ikea , But, Conforama. Ils sont apportés ici, souvent par des familles modestes, pour être revendus souvent à d’autres familles encore plus pauvres. Même si elle ne reflète pas ici la vieillesse ou la mort de ses propriétaires, on imagine qu’ici également quelque chose est passé, puis, s’est arrêté. Du mobilier de chambre d’enfant usagé évoquera la fin de l’enfance ; les tables basses dont le placage s’est arraché, un meuble Hi-fi ex-dernier cri diront que les années d’insouciance de cet ex- jeune couple se sont envolées; l’étagère range-CD!!? totem has-been des années 90.

Et ces canapés aux motifs criards et complètement hors sujet qui, avec la même force qu’ils avaient ravis leurs primo-acheteurs , désolent maintenant 99% des gens. Ils ont épuisé à jamais leur capacité à faire “gai”, faire “mode”. Tout le monde se moque d’eux dans ce dépôt de meuble. Ils étaient plein de vie, ils sont devenus juste risibles.

 

Et voilà , le spectacle nostalgique qu’offrent ces braves meubles, abandonnés, penots ou ridicules, symboles de vies évanouies, attendant qu’on leur donne une nouvelle existence.

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